ENRIQUE VILA-MATAS LA VIDA DE LOS OTROS 
 índice     autobiografía     imágenes     obra     traducciones     premios     textos     la vida de los otros     recomendaciones     eventos

Café Kubista
Café Kubista


»  Fric-Frac Club «

AU BORD DE L'ABÎME, MILLE QUESTIONS

FAUSTO MAIJSTRAL


Il y a une histoire, une petite légende qui se met en place depuis la parution espagnole de Exploradores del abismo, retour à la nouvelle de Vila-Matas. Il me paraît fort probable, pour ne pas dire certain, qu’elle sera évoquée dans 95% des papiers sur le livre. Après la publication de Docteur Pasavento, magistrale conclusion de ce que Jorge Herralde appelle la « trilogie métanarrative », Vila-Matas se serait retrouvé bloqué, ne sachant trop que faire ensuite. Le déclic se fera à la suite d’un séjour à l’hôpital : après sa convalescence, amaigri, il se rend compte qu’il est devenu un autre Vila-Matas, que l’œuvre précédente a été écrite par celui d’avant et que celui de maintenant ne peut que faire autre chose.

Cette histoire, au-delà d’une référence à Sebald assez évidente est surtout éminemment vila-matienne : en nous disant ne plus être le même à travers une anecdote qui mélange probablement le complètement vrai et le complètement faux par l’entremise de l’à moitié-vrai et l’à moitié-faux, il recourt au procédé typique de l’ancien qu’il prétend avoir laissé derrière lui pour décrire le nouveau qu’il nous voudrait faire croire être. C’est ça, Exploradores del abismo : un bluffant jeu de bluff avec le lecteur.

Ce dédoublement est au cœur du premier récit, l’excellent Café Kubista, qui semble fonctionner comme un prologue. Un écrivain que le lecteur identifiera forcément comme Vila-Matas lui-même alors que rien ne le dit dans le texte, déambule dans Prague et explique l’histoire de son blocage, de sa maladie, de sa transformation. Ses critiques lui reprochent de ne pas s’intéresser au monde réel, aux gens ordinaires, de ne pas mettre en scène des personnages en chair et en os ? Eh bien, le nouveau s’y attachera. Et c’est vraiment ce qu’il donne l’impression de faire. Avant de rentrer dans le rythme du livre, de s’habituer à ce qui y est fait, le lecteur aura l’impression étrange de ne pas tout à fait être dans un livre de Vila-Matas. Scène de vie conjugale, science-fiction, récit d’enfance… Même les personnages paraissent s’éloigner du redoutable autremondisme auquel nous nous sommes habitués.

Mais tout ça n’est que vernis. Sous ses nouveaux vêtements, l’empereur est toujours le même. En allant plus loin que l’apparence initiale, que le faux-semblant des histoires ici contées, on ne peut que voir que le nouveau Vila-Matas est en fait l’ancien qui, avec une remarquable ingéniosité, fait semblant de ne plus l’être et finit par paraître encore plus intelligent qu’auparavant, et beaucoup plus pervers : il joue avec son lecteur comme un chat avec une souris.

Ce jeu, initié dès le premier récit donc, se retrouve aussi dans le titre. Il y aurait, nous dit-on, un fil conducteur à ce livre : celui de personnages confrontés à l’abîme, ceux qui le regarde soit en spectateur soit en tant que personnes à deux doigts de tomber dedans, ceux qui y sont, ceux qui en sortent. Et c’est vrai que Vila-Matas ne ménage pas sa peine pour nous rappeler régulièrement qu’il s’agit de l’abîme, que de l’abîme il s’agit. Mais justement, si on parle d’abîme, comment ne pas penser à la mise en abyme mise en scène par l’écrivain ? Tous ses récits dans lesquels il se voit, il se retrouve. Tous ses récits où il n’est pas mais où il aimerait tellement qu’on le voie. Tous ses récits où il est mais où il voudrait tellement qu’on ne le voie pas.

En gardant ces deux explications en tête, Porque ella no lo pidío, pièce-maîtresse du livre, est, à mon sens au moins, d’autant plus forte. Ce récit raconte l’histoire étrange qui arriva à Enrique Vila-Matas. Un après-midi, Sophie Calle l’appelle à son domicile barcelonais et lui demande de la rencontrer pour parler d’une affaire dont on ne peut parler au téléphone. Quelques jours plus tard, à Paris, comme de bien entendu à une table du Flore, elle lui propose, comme elle l’aurait proposé à Auster, qu’il lui écrive une histoire qu’elle devrait s’efforcer de vivre ensuite, avec comme seul limite infranchissable celle de tuer quelqu’un. De retour chez lui, il se met au travail et lui envoie le début d’un récit de vie. Pour toute une série de raisons, Sophie Calle ne peut se mettre à ce projet et ne répond pas toujours aux mails de Vila-Matas aussi vite qu’il le souhaiterait. Il se retrouve bloqué dans son écriture, ne sachant trop que faire entre attendre une réponse pour continuer ou se lancer dans autre chose. Et c’est ici que Vila-Matas s’amuse le plus avec la crédulité de son lecteur et le pouvoir de la crédibilité autorielle. La nouvelle commence par la présentation de Rita Malú, imitatrice de Sophie Calle. Après ce passage plaisant, l’auteur s’introduit directement dans le récit et explique la conception ainsi que le sens des aventures de mademoiselle Malú : c’est là qu’il évoque son accord avec Calle, ses déboires, ses doutes. Puis voilà que tout d’un coup il nous révèle que tout ça est une fiction. Et de nous dévoiler comment l’idée lui est venue, d’où sortent les épisodes narrés, ce qu’il en était vraiment. Tout ça se termine sur un troisième coupe de théâtre : en fait, tout était vrai, ou presque : son invention revient aux oreilles de Calle qui décide de faire prendre réalité au fantasme. De quoi mettre les nerfs du lecteur qui tient à savoir où il en est en pelote.

Evidemment, ce type de rebondissement qui prend presque la forme d’un assaut contre les conventions de non-agression écrivain / lectorat entraîne la remise en question ou plutôt la relecture sous un autre angle du reste du recueil. Et c’est là que ça devient encore plus marrant parce que celui qui ne l’aurait pas remarqué initialement verra assez rapidement qu’il y a dans ces « Exploradores del abismo » une sorte de chemin de croix effectué par Vila-Matas à travers ses propres créations. C’est peut-être une exagération, peut-être pas. En tout cas, on y trouvera des échos de la littérature portative, on substituera au Madère du Voyage vertical les Açores, on retourne à Veracruz, et ainsi de suite. Un peu comme si le nouveau Vila-Matas voulait refaire (pas dans le sens de réemprunter) le parcours de l’autre, histoire de s’en débarrasser une bonne fois pour toutes. Ou s’agit-il plutôt de signaler discrètement que plus les choses changent, moins elles changent ? Que le vrai écrivain raconte toujours la même histoire mais toujours différemment alors que le médiocre ne raconte jamais la même histoire mais toujours de la même manière ?

La réponse est d’autant plus difficile à donner qu’on a l’impression que Vila-Matas cherche à duper même dans les entretiens promotionnels donnés à la suite de la parution espagnole. On l’a vu partout, dans la presse comme sur les blogs où il est allé poster des commentaires. Les journalistes rapportèrent toujours ses propos comme des vérités, donnant ainsi l’impression que cet écrivain roublard était en mode confession, qu’il avait vraiment laissé derrière lui ses habitudes anciennes pour rentrer dans le rang, être bienveillant avec les gens, expliquer ce qu’il fait et pourquoi il le fait. Ainsi on apprend qu’au final, l’histoire de Sophie Calle est vraie. Mais qu’est-ce que veut dire qu’un récit est vrai lorsqu’il nous dit être faux / vrai / faux / vrai mais faux ? Et faut-il le croire, ce pervers ? Exploradores del abismo serait une métaphore de la condition humaine, au-bord du précipice où l’on ne peut éviter de tomber (voire de s’en sortir si on y est déjà) que par l’humour, centre de l’univers. Il est tentant de lier ses paroles à la grave maladie heureusement surpassée de Vila-Matas, mais comme cette maladie est précisément le déclencheur revendiqué du changement littéraire et qu’on remet en cause la réalité de ce changement, comment accorder crédit à ces déclarations ? Il dit peut-être la vérité, mais peut-être pas. Ce semble être le moteur du livre : les intentions affichées ne sont pas souvent les intentions réelles. Ou si, peut-être. On ne sait pas. On finira par se demander si, après s’être attaqué aux malades d’écrire et aux malades de lecture, c’est n’est pas, cette fois-ci, le lecteur-critique qu’il tente de rendre fou – et de faire disparaître ? Sans point d’interrogation, il semble impossible de parler de ce livre.

Dans un fort bon papier Publio dans Letras Libres, l’écrivain Rodrigo Fresán pose la question suivante : est-ce que Vila-Matas a vraiment changé. La réponse, et ça ne devrait pas vous étonner, est oui et non. Non, parce que l’humour, le style, le rythme est le même. Oui, parce qu’il reconnaît pour la première fois ce qu’est la patte Vila-Matas et, à travers ses récits, se met à l’analyser, la décortiquer. Ce qui revient en fait à dire que rien n’a vraiment changé : le lecteur de Vila-Matas a, je pense, toujours eu l’impression que ces vilamatismes étaient conscient, qu’il s’agissait d’un auteur très au fait de ses effets. Là, tout d’un coup, il les conserve mais nous dit, bel ingénu, qu’il en prend seulement conscience maintenant. Ce qui était enfoui ne l’est plus, il s’auto-analyse enfin, s’amende. Ou pas ? Et le pire : Fresán est un ami de Vila-Matas, doit-on croire ce qu’il nous raconte, hein ?!? Si le docteur Pasavento devenait un peu parano, cette fois-ci, c’est le lecteur qui le devient : on nous cache la vérité, voilà ce qu’il se dit lorsqu’il tente de démêler l’abyssal écheveau.

De toute façon, dans Exploradores del abismo, on retrouve toujours l’apparition / disparition de l’auteur, le néant, le télescopage entre fiction et réel, le suicide et les enfants sans enfants. Il finit par l’admettre lui-même, le bon Enrique : il y a des changements, mais ils sont relatifs, dit-il à un journaliste. Il donne même des pistes : il y a un fil commun dans ses récits – on l’a déjà dit, le recyclage d’éléments de livres précédents en est un – et même un personnage à suivre, qui revient dans plusieurs histoires : le funambule Maurice Forest-Meyer, dans lequel certains voient Dieu qui ordonne l’univers, mais dans lequel Vila-Matas se voit lui, l’auteur toujours suspendu au-dessus de l’abîme, ce qui revient exactement au-même : dans un livre, même s’il prétend se faire mener par le bout du nez par sa création, l’écrivain est toujours démiurge. Il s’empresse tout de même d’ajouter que le lecteur ne doit pas faire confiance à ce qu’il écrit parce que, bon, il lui met des pièges. Et ce que tu dis dans tes interviews Enrique, on peut le suivre aveuglément ?

Au final, ce recueil, si on se confine aux histoires pour elles-mêmes, n’est pas meilleur que Enfants sans enfants où chaque nouvelle était parfaite. Ici, certains textes sont moins bons – voire nettement moins bons - que d’autres. Par contre, l’ensemble est magistral. Je ne sais pas ce que Exploradores del abismo fera du lecteur distrait, mais le lecteur attentif risque de s’arracher les cheveux. C’est sans aucun doute une bonne chose et donc une grande réussite. Vila-Matas dit que le succès l’oblige de gérer l’œuvre passée, celle de l’autre, celle pour laquelle il a lutté. Maintenant, c’est l’heure d’une nouvelle étape, celle de la rupture. Cette rupture, les explorateurs de l’abîme font semblant de la représenter. Il faudra attendre le prochain livre pour voir si elle est vraiment amorcée. Pour l’heure, on a l’impression que Vila-Matas initie un grand jeu dans lequel il utilise aussi bien son livre, sa réputation, les journalistes et les blogs. L’abîme, c’est la projection de l’œuvre dans un monde qui ne sait comment la recevoir. On applaudit.
 índice     autobiografía     imágenes     obra     traducciones     premios     textos     la vida de los otros     recomendaciones     eventos
www.enriquevilamatas.com