ENRIQUE VILA-MATAS LA VIDA DE LOS OTROS 
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Al fondo a la izquierda, los toldos del café Cadí y del cine Chile. Paseo de Sant Joan. Barcelona
Al fondo a la izquierda, los toldos
del café Cadí y del cine Chile.
Paseo de Sant Joan. Barcelona




évidemment (on l'appellerait la escuela de San Benjamenta
Évidemment (on l'appellerait
la escuela de San Benjamenta)




Le chanteur indien (Gustave Moreau)
Le chanteur indien
(Gustave Moreau)




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le château enchanté, autre institut
des destins croisés




HISTOIRES ET GÉOGRAPHIES

EMMANUEL BOUJU

Tout commence souvent par les lieux, en tout cas des noms de lieux, souvent associés à des écrivains et points de départ de dérives dans les livres et dans le temps, dans le monde et dans ses cartes.

Dans l'un de ses meilleurs romans, Docteur Pasavento, Enrique Vila-Matas prête à son narrateur (un écrivain qui traverse le monde comme s'il était un mirage de la littérature, hanté par le démon de la disparition) cette confidence : « Je suis l'ami de la ténébreuse ligne d'ombre de nos années actuelles, où tout a fini par devenir incompréhensible et où, lorsqu'on nous parle du monde, nous ne savons plus de quoi il s'agit [...] - sans une seule idée recevable pour comprendre le monde, sans parler de comprendre la Syrie. » Cette phrase désabusée et mélancolique (la Syrie était déjà « dans l'oeil de l'ouragan ») dit quelque chose d'essentiel pour Enrique Vila-Matas : la « ligne d'ombre » qu'il ne cesse de parcourir est un lieu indécis, incompréhensible, une « frontière brumeuse » entre la littérature et la réalité - comme celle que traversa le grand écrivain Pío Baroja au moment de s'exiler pour fuir une autre guerre civile. Dans son oeuvre, la littérature et la réalité fonctionnent comme des espaces communiquant entre eux par la grâce des lignes d'ombre de la géographie, et aussi par la magie enfantine des mots de passe qui lui sont associés - comme le « Savannakhet » emprunté à Duras et qui scande de façon sibylline la nouvelle répétée de la mort de Franco dans Paris ne finit jamais, ou comme l'absurde « ¡Paraguay! » que prononce, dans la très belle nouvelle « Illuminé » des Explorateurs de l'abîme, le double enfantin sur le paseo de San Juan de Barcelone, en un temps où sa vie bascule dans les désillusions de l'âge adulte.

Indien plutôt qu'égyptien

La géographie littéraire de Vila-Matas est une géographie des noms propres, des étonnements sonores et des dérives oniriques - où les lignes frontières associent toujours événements du monde, proximité de l'abîme et nostalgie d'enfance Elle rappelle, il me semble, la « conception cartographique » de la mémoire selon Deleuze : « Les cartes se superposent de telle manière que chacune trouve un remaniement dans la suivante, au lieu d'une origine dans les précédentes : d'une carte à l'autre, il ne s'agit pas de la recherche d'une origine, mais d'une évaluation des déplacements. [...] Ce n'est plus un inconscient de commémoration, mais de mobilisation, dont les objets s'envolent plus qu'ils ne restent enfouis dans la terre. [...] Le modèle indien remplace l'égyptien : le passage des Indiens dans l'épaisseur des rochers mêmes. »

Explorer en écrivain les géographies de la littérature, c'est bien, pour Vila-Matas, parcourir en Indien la carte de l'espace et du temps, c'est se glisser par effraction dans son épaisseur - qu'elle soit, au fil des textes et des références, celle du port de New York ou d'une ruelle humide de Prague, du gouffre de Caiscais ou de la tour de Montaigne, de la rue Rimbaud ou d'un paseo catalan.

Car l'écriture opère chez Vila-Matas un déplacement idéalement libre dans l'espace et le temps, en effectuant comme un « vol » (un vuelo et aussi une forme d'imposture) ; à force de « perdre des pays », au fil de ses pérégrinations littéraires, l'écrivain devient un être « extraterritorial » qui parcourt une géographie « hinter-nationale » d'une façon très simple : par la « solution de l'oiseau migrateur », une solution technique inspirée de Jean Echenoz, qui lui-même l'a déduite du « phénomène de mémoire » que Proust, expert en la matière, attribuait à Chateaubriand - un legs typique de la « littérature portative » qu'affectionne Vila-Matas et qu'il résume ainsi dans Le Mal de Montano : « "Un oiseau passe, m'a-t-il dit. Je le suis. Ce qui me permet d'aller où je veux dans la narration." Très intéressante leçon à prendre en compte, m'a-t-il semblé, et je me souviens que je me suis dit qu'en considérant les choses ainsi, toute ligne d'un récit pouvait se transformer, par exemple, en oiseau migrant. » De fait, écrivain et oiseau migrateur ont en commun cette solution du trait de plume, cette ruse démiurgique, indienne et enfantine, qui fait que la ligne de vol du récit est, comme dans Cosmos de Gombrowicz, « ordonnée en pointe de flèche ». Comme un oiseau de Fra Angelico repris au vol par le regretté Tabucchi, l'écrivain est l'un de ces « éclats naviguant dans des espaces familiers mais qui, cependant, sont d'une géométrie inconnue » : il inscrit le récit dans le cercle secret des lieux « sans parallèle » - où Capri et Lokunowo communiquent sans effort et où l'abîme des Açores côtoie le champ de neige de Herisau en Suisse (celui qui a vu mourir Robert Walser). Une géométrie secrète où page blanche et ligne d'ombre se bordent, indéfectiblement, l'une l'autre.

Walser, Calvino ou Proust au coin de la rue.

C'est de cette façon que Vila-Matas (j'y reviens) parcourt la carte du paseo de San Juan : « Un trajet aussi court que l'enfance elle-même, qui ne survit que dans [sa] mémoire, et qui est encore, aujourd'hui, pour [lui] le monde, la carte de la planète. » Car le paseo de San Juan, c'est « la rue unique et solitaire de [sa] vie », c'est la vraie carte secrète du monde, et l'écriture ne fait jamais que parcourir toutes ces correspondances en forme de lignes d'ombre - comme dans le parallèle entre la rue Vaneau et les six « stations » de l'enfance à Barcelone : « Étendu sur le lit, [...] j'ai imaginé que je décrivais les six endroits clés du paseo de San Juan de mon enfance : le porche à la lumière sous-marine, le cinéma Chile, la boutique du libraire juif, le jeu de quilles abandonné, le château enchanté et l'école. J'ai comparé. Il y avait un lien évident entre chaque lieu de la rue Vaneau et ceux du paseo de San Juan. L'énigmatique château enchanté, par exemple, semblait lié à la mystérieuse demeure aux trois ombres immobiles. Le hall du cinéma Chile avait les mêmes dimensions que le hall de l'hôtel de Suède, et ainsi de suite. »

Si l'on veut rejoindre en Indien Vila-Matas dans les géographies de son écriture, autant se livrer, « ainsi de suite » et pour finir, au petit exercice du juego del paseo - un jeu qui consiste à inventer des correspondances littéraires avec les « six endroits clés » du paseo de San Juan.

1. Pour l'école : Robert Walser, évidemment (on l'appellerait la escuela de San Benjamenta).

2. Pour le château enchanté, autre institut des destins croisés, qui d'autre que Calvino ?

3. Pour le jeu de quilles (la bolera), c'est plus difficile, mais on trouve la solution, à nouveau, chez Marguerite Duras, avec cette phrase d'Un barrage contre le Pacifique : « C'est une femme jeune et belle. [...] Les hommes se perdent pour elle, ils tombent sur son sillage comme des quilles et elle avance au milieu de ses victimes, lesquelles lui matérialisent son sillage, au premier plan, tandis qu'elle est déjà loin, libre comme un navire, et de plus en plus indifférente, et toujours plus accablée par l'appareil immaculé de sa beauté. »

4. De là, le porche « à la lumière sous-marine » de Saint-André-des-Champs, à Combray, avec son soleil-ostensoir baignant dans une lumière bleutée, inspirée, selon certains critiques, de Gustave Moreau (dont Proust appréciait particulièrement Le Chanteur indien, suivi de son oiseau).

5. Pour le cinéma Chile, Roberto Bolaño, évidemment, et la puissance extraordinaire de son imaginaire d'exilé.

6. Et enfin, caché avec Perec au fond de la boutique obscure du libraire juif : Kafka, enfant. Ainsi le paseo de l'enfance fait-il communiquer la boutique kafkaïenne du libraire juif avec l'ambassade de Syrie - c'est l'une des correspondances possibles avec la rue Vaneau - et associe l'espace de la littérature idéale avec « l'horreur infernale et sourde de mondes au bord du cri, mondes très réprimés et muets, prêts à exploser ».

Et ainsi Vila-Matas, évoluant sur les lignes d'ombre de la cartographie littéraire comme sur autant de chemins de Damas de notre réalité, fait-il correspondre le souvenir d'enfance et la rumeur des contemporains, les projets de révolution et l'imbroglio de la vie, sa pléiade littéraire et tout un monde au bord du cri - sans parler de renverser la Syrie.


*Artículo de Emmanuel Bouju en Le Magazine Littéraire. 10 grandes voix de la littérature étrangère, 01/08/2013.

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